23/09/2009

La lettre

levy-emile

"Elle s’assoit sur le canapé, grand, bas, rouge sombre, qui occupe le fond de la pièce près de la fenêtre. Son balai est appuyé à côté d’elle.

Elle tire une lettre de sa poche, la lit. Cette lettre est, dans le crépuscule, la plus blanche des choses qui existent. La double feuille remue entre les doigts qui la tiennent précautionneusement, – comme une colombe dans l’espace.

Elle a porté à sa bouche la lettre palpitante, l’a embrassée.

De qui cette lettre ? Pas de sa famille ; une fille ne garde pas, lorsqu’elle est femme, de piété filiale assez forte pour embrasser une lettre de ses parents. Un amant, un fiancé, oui… Je ne sais pas le nom de l’aimé que beaucoup savent peut-être ; mais j’assiste à l’amour comme personne de vivant ne l’a fait. Et ce simple geste d’embrasser ce papier, ce geste enseveli dans une chambre, ce geste dépouillé et écorché par l’ombre, a quelque chose d’auguste et d’effrayant.

Elle s’est levée et approchée tout contre la fenêtre, la lettre blanche pliée dans sa main grise.

Le soir s’épaissit partout, et il me semble que je ne sais plus ni son âge, ni son nom, ni le métier qu’elle fait par hasard ici-bas, ni rien d’elle, ni rien… Elle regarde l’immensité pâle qui la touche. Ses yeux luisent ; on dirait qu’ils pleurent, mais non, ils ne débordent que de clarté. Les yeux ne sont pas de la lumière par eux-mêmes ; ils ne sont que toute la lumière. Qu’est-ce qu’elle serait, cette femme, si la réalité fleurissait sur la terre ?

Elle a soupiré et elle a gagné la porte à pas lents. La porte s’est refermée comme quelque chose qui tombe.

Elle est partie sans avoir fait rien d’autre que lire sa lettre et l’embrasser."

Henri Barbusse, L’Enfer (1908) 

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17/09/2009

Un lecteur n'est pas l'autre

dieubeni-joseph-etienne

Deux personnes ne lisent pas un poème de la même manière, elles l'interprètent de façon différente, de sorte que le lecteur fait lui-même son oeuvre de création.

Robert Sabatier
Extrait d'un Entretien avec Bernard Pivot - Novembre 1975

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Mort au pilon !

"Derrière chaque livre se trouve un nom, une personne. En ce cas, détruire un livre équivaut à la destruction d'une vie humaine."  Marek Halter

Dans le film, "Une trop bruyante solitude", de Vera Caisova, on voit Hanta (Philippe Noiret), un ouvrier, consacré ses heures et ses années à nourrir une presse de toutes les oeuvres imprimées interdites par la censure. Se prenant d'affection pour certains livres, ils les "sauvent" en les entassant dans son petit appartement.

Le spectateur ne peut qu'être profoncément marqué par les images de la presse détruisant les livres que lui sacrifie un Hanta plein de regrets, aussi prisonnier du hangar que la monstrueuse machine et les livres qu'on lui apporte par tonnes.ambre solitude

Le livre de Bohrumil Hrabal a également inspiré à Ambre (dessin), Lionel Tran (scénario) et Valérie Berge (photographie) un roman graphique angoissant, plus sombre encore que le film.

Comment ne pas être fascinée, en effet, par cette destruction délibérée de la culture, de l'invention, de la mémoire, tout ce qui est cher au coeur des hommes, dit-on?

Pour Pierre Jourde, la destruction des livres, le fait de les passer au pilon, est un cauchemar orchestré en un sens par les éditeurs eux-mêmes qui se livrent à une surproduction effrénée pour ensuite déverser les oeuvres entre les mâchoires d'une broyeuse impitoyable.

Pour les membres de maelstrÖm reEvolution®, un collectif d'éditeurs et d'auteurs, c'est un scandale, une barbarie contre lequel il faut s'élever, lutter, manifester. Il faut libérer les livres destinés au pilon.

La semaine prochaine, ils organisent donc une série d'actions : vente de livres au prix libre, lectures, actions "commando".

"Chaque livre libéré par son éditeur sera échangé contre monnaie, la valeur de l’échange étant laissée à l’appréciation de l’acquéreur.
Des lectures d’auteurs de livres “libérés” ainsi que d’auteurs faisant paraître des nouveautés se produiront sur place ! Le public sera invité à participer activement !

Une belle occasion, donc, de participer au sauvetage de 10.000 livres.

Une remarque en passant: seul un magazine français semble s'intéresser à cette opération. Côté journaux belges, silence radio... Curieux.

Infos

Sur les sites des éditeurs : http://www.maelstromreevolution.org - http://www.maisondelapoesie.com - http://www.5c.be
sur Facebook, cherchez l'événement « Mort au Pilon ! »
sur fichier PDF et par courriel : info[at]maelstromreevolution.org

 

 

OÙ ?

* À BRUXELLES : ULB–Solbosch (Bâtiment F - Hall des restaurants) – Avenue Paul Héger – 1050 Bruxelles (de 11h à 17h du 22 au 25 inclus) – Permanence à LA GOUTTE – 135 avenue de l’Hippodrome, 1050 Ixelles – du mardi au samedi, de 14h à minuit; le dimanche après 17h. Lectures, concerts, performances, le 24 septembre à 18h.

Et dans plusieurs lieux de la ville par des actions commandos : à la Prison de Saint-Gilles, à la Grand-Place, aux Halles Saint-Géry, au Palais de Justice, à la Gare Centrale, dans des librairies, dans des grandes surfaces, etc.
Une camionnette ainsi qu’une charrette rebaptisées Book Squad / Véhicules de la Libération des Livres sillonneront la ville à partir des deux campements de base: l’ULB et les Halles Saint- Géry.

* À AMAY : à la Maison de la Poésie d’Amay, qui met à disposition un magnifique entrepôt, un théâtre à rebâtir (le Théâtre des Utopies), 8 place des Cloîtres, à 4540 Amay. Lectures le samedi 26 septembre, à partir de 19h30.

QUAND ?
Pendant toute la semaine du 22 au 26 septembre 2009 inclus."

16:24 Écrit par Bibliophage dans Lecture dirigée | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pilon, livre |  Facebook |

16/09/2009

Un livre, c'est...

Corbould A.C. A Girl Reading in a Sailing Boat

Un livre, c'est un navire dont il faut libérer les amarres.

Durbiano Lucie - Trésor

Un livre, c'est un trésor qu'il faut extirper d'un coffre verrouillé.

Un livre, c'est une baguette magique dont tu es le maître si tu en saisis les mots.

 

Michel Bouthot
Chemins parsemés d'immortelles pensées

 

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15/09/2009

Lecture intérieure

reuss-albert

Le plus bel hommage que nous puissions rendre à un auteur n'est pas de rester attachés à la lecture de ses pages, mais plutôt de cesser inconsciemment de lire, de reposer le livre, de le méditer et de voir au-delà de ses intentions avec des yeux neufs.

Charles Morgan

Yale Review

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10/09/2009

Ovide, l'immoraliste

Parue dans le Bulletin officiel n°15 du 9 avril 2009 du Ministère français de l’Education nationale, cette annonce :

 

« Pour les années scolaires 2009-2010 et 2010-2011, la liste des œuvres obligatoires inscrites au programme de langues et cultures de l'Antiquité de la classe terminale des séries générales et technologiques est la suivante :

Latin : Oeuvre : « L'Art d'aimer » d'Ovide.

Grec ancien : Oeuvre : « Oedipe roi » de Sophocle. »

 

Ovide résume l’intention de son œuvre en ces termes :

 

« Nos uenerem tutam concessaque furta canemus,
Inque meo nullum carmine crimen erit.
Principio, quod amare uelis, reperire labora,
Qui noua nunc primum miles in arma uenis.
Proximus huic labor est placitam exorare puellam:
Tertius, ut longo tempore duret amor. »

 

Traduction Itinera Electronica Ovide

« Je chante des plaisirs sans danger et des larcins permis:

mes vers seront exempts de toute coupable intention.

Soldat novice qui veux t'enrôler sous les drapeaux de Vénus,

occupe-toi d'abord de chercher celle que tu dois aimer;

ton second soin est de fléchir la femme qui t'a plu;

et le troisième, de faire en sorte que cet amour soit durable. »

 

L’Art d’aimer donne aux hommes et aux femmes des conseils sur la façon d’aimer et de se faire aimer. Il célèbre le jeu de la séduction, mais aussi tous les efforts consentis par les amants – l’homme et la femme - pour rendre leur relation durable et heureuse (cf. Ovide, L’art d’aimer, Wikipedia). C’est un texte enlevé, spirituel, plein d’ironie et assez moderne dans son approche de la relation amoureuse.

Un choix finalement assez opportun, semble-t-il, pour amener les jeunes gens à apprécier une langue finalement pas si morte que ça.

Et quand on le compare au choix pour le grec ancien. « Œdipe Roi ». Misère ! Le héros qui a tué son père, épousé sa mère, et fait de Freud le conquérant du Moi, du Ça et tutti quanti !

Pourtant, ce n’est pas le choix de ce dernier texte qui chagrine Régis de Cacqueray, abbé de son état, membre de la Fraternité Saint Pie X (vous savez, ces intégristes réintégrés dans son giron confessionnel par le leader catholique).

Non, c’est « L’art d’aimer » contre lequel de Cacqueray proteste avec vigueur, en invitant « tous les Catholiques et tous les hommes à qui il reste un sens moral à protester contre ce programme totalitaire qui constitue une véritable incitation publique à l'immoralité et à la débauche. ».

Pour ceux que cela n’effraie pas, ils peuvent aller lire le texte complet de cette intervention sur le site de la Fraternité. Sinon, il est accessible entre autres chez le Petit Champignacien illustré, tout de même plus fréquentable (et plus cultivé, surtout).

 

Certains en rient, d’autres en pleurent. Le plus grave, ce sont ceux qui prennent ce genre d’élucubrations au sérieux. On va bientôt rétablir l’index, si ça continue. Et se livrer à quelques petits autodafés pour se faire la main…

Parce que ça ne s’arrête pas là. « L’Art d’aimer » se fait traiter d’œuvre « subversive » sur des sites d’extrême-droite et le choix de l’Education nationale assimilé à une manœuvre anti-chrétienne visant à diluer encore davantage la morale de nos jeunes (qui, en Terminale, sont quand même majeurs pour la plupart). Mais quand on voit les pages dans lesquelles  ces attaques sont lancées, il y a de quoi avoir peur. Allez jeter un coup d’œil sur e-deo, sur Christ Roi ou sur Présent, c’est terriblement édifiant. Vouloir exclure des œuvres au nom de la morale chrétienne, voilà qui vous a des relents totalitaires, non ?

 

Alors que j’achève d’écrire ce billet, le site de la Fraternité met en ligne une « Grande pétition nationale contre l’œuvre imposée au baccalauréat » Arguments : l’art d’aimer ferait la promotion du viol, de l’inceste et de la tromperie (et pas Œdipe Roi ? Non, c’est vrai, Œdipe, lui, il est puni).

Des citations sorties de leur contexte, une rectitude étanche à l’ironie, sans compter un couplet contre la misogynie qui ne laisse pas d’étonner. Et si on laissait les professeurs faire leur boulot ? Vous savez, ceux qui sont chargés par l’Education nationale d’apprendre aux élèves le latin, nourrir leur esprit critique et les amener à penser par eux-mêmes ?

18:50 Écrit par Bibliophage dans Lecture dirigée | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : censure |  Facebook |

21/08/2009

La magie du livre selon Su Blackwell

Fascinée par le papier et sa fragilité, par la précarité des choses ainsi que par les personnages et les paysages de romans, l'artiste Su Blackwell transforme des oeuvres en des représentations d'elles-mêmes, en trois dimensions. S'inspirant du titre de l'ouvrage, d'un passage, d'une illustration, elle taille à même le livre les pages qui vont lui permettre de créer des mondes en trois dimensions.

Quelques exemples :

Peter Pan - Le bâteau des pirates

Alice au Pays des Merveilles - Le Chapelier fou

 Le livre qui a changé ma vie - Pour Elle Magazine.

N'hésitez pas à parcourir la galerie de Su Blackwell, elle vaut le détour.

Et pour ceux qui s'interrogent, l'artiste acquiert les ouvrages qu'elle retravaille en brocante ou chez des marchands de livres d'occasion...

10:02 Écrit par Bibliophage dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |