23/09/2009

La lettre

levy-emile

"Elle s’assoit sur le canapé, grand, bas, rouge sombre, qui occupe le fond de la pièce près de la fenêtre. Son balai est appuyé à côté d’elle.

Elle tire une lettre de sa poche, la lit. Cette lettre est, dans le crépuscule, la plus blanche des choses qui existent. La double feuille remue entre les doigts qui la tiennent précautionneusement, – comme une colombe dans l’espace.

Elle a porté à sa bouche la lettre palpitante, l’a embrassée.

De qui cette lettre ? Pas de sa famille ; une fille ne garde pas, lorsqu’elle est femme, de piété filiale assez forte pour embrasser une lettre de ses parents. Un amant, un fiancé, oui… Je ne sais pas le nom de l’aimé que beaucoup savent peut-être ; mais j’assiste à l’amour comme personne de vivant ne l’a fait. Et ce simple geste d’embrasser ce papier, ce geste enseveli dans une chambre, ce geste dépouillé et écorché par l’ombre, a quelque chose d’auguste et d’effrayant.

Elle s’est levée et approchée tout contre la fenêtre, la lettre blanche pliée dans sa main grise.

Le soir s’épaissit partout, et il me semble que je ne sais plus ni son âge, ni son nom, ni le métier qu’elle fait par hasard ici-bas, ni rien d’elle, ni rien… Elle regarde l’immensité pâle qui la touche. Ses yeux luisent ; on dirait qu’ils pleurent, mais non, ils ne débordent que de clarté. Les yeux ne sont pas de la lumière par eux-mêmes ; ils ne sont que toute la lumière. Qu’est-ce qu’elle serait, cette femme, si la réalité fleurissait sur la terre ?

Elle a soupiré et elle a gagné la porte à pas lents. La porte s’est refermée comme quelque chose qui tombe.

Elle est partie sans avoir fait rien d’autre que lire sa lettre et l’embrasser."

Henri Barbusse, L’Enfer (1908) 

16:42 Écrit par Bibliophage dans Lecteurs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : lettre, levy, barbusse, art, peinture, ecrivain |  Facebook |