15/11/2008

La fin de l'éclipse

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Le crépuscule est là depuis toujours. Alignés contre le mur, nous rêvons en regardant la lune, un rêve éternel qui remonte au matin de notre existence. Nous sommes les exilés d'une terre que nous n'avons jamais connue, où il nous est interdit de pénétrer. Le mur offre un rempart infranchissable, séparant le monde en deux avec la netteté d'une lame.

Dans mon enfance, il existait encore un passeur qui pouvait amener les nôtres de l'autre côté. On l'appelait le Lecteur. Muni de sa lanterne, il posait contre le mur le miroir à la surface ondoyante créant le passage éphémère que les volontaires franchissaient d'un bond, emportant leurs ombres de l'autre côté, vers la lumière et les vapeurs opalines du lagon.

Sur l'eau sombre du réservoir, des nénuphars s'étalent. La lune tartine d'argent leurs larges corolles. Une mince ligne de lumière s'immisce à travers la canopée de la forêt toute proche, défiant la profondeur de la nuit qui s'avance.

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Depuis si longtemps, nous attendons devant le mur le retour de notre dernier éclaireur, parti à la recherche du Lecteur. Le père de mon père lui a communiqué, ainsi qu'aux autres les instructions secrètes nécessaires à l'accomplissement de sa quête. D'autres avant lui sont partis pleins de courage, revenus usés, désemparés, d'autres se sont perdus dans les cités en ruines, croyant apercevoir sa silhouette errante à l'ombre des statues, mais ce n'était jamais qu'une ombre, encore.

Un bruissement agite la cohorte contre le mur. On se redresse, on hume le vent qui vient de l'est. Une femme arrive, notre éclaireur, la plus forte d'entre nous, la plus opiniâtre, celle dont l'absence m'a fait tout ce temps comme une blessure au côté. Derrière elle un vieil humain, la tête et le corps couverts d'oripeaux, comme tous les humains. Il tient entre ces mains un objet, mais ce n'est pas le miroir. Le désespoir nous agite et nous fait gémir comme les arbres dans le vent. Sans nous regarder, il s'approche du mur contre lequel il pose un cercle couvert d'étranges symboles, et blanc comme la lune et doré comme le soleil.

Mon aimée me rejoint, me serre dans ses pattes délicieusement velues, je la respire, je mordille son épaule pour lui montrer à quel point elle m'a manqué, son soupir est une douce musique à mes oreilles. Le vieil homme s'écarte du cercle qui reste collé au mur. De brèves estafilades prennent naissance sur son pourtour, s'allongent, creusant dans le mur des brèches de plus en plus grandes.

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Soudain, à travers le jour qui se fait devant moi, je vois le jardin. La lumière m'éblouit. Le cercle semble prendre feu. Le mur s'effondre peu à peu, la lune s'estompe, absorbée par la brillance qui éclabousse nos yeux. Il nous faut du temps pour nous habituer à elle. Quand j'ouvre enfin les yeux, le mur a disparu. Au-delà, le jardin dont nous rêvions. Plus loin, une vaste cité blanche gît dans toute sa vacuité. Rien n'y bouge, rien n'y vit.

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A la lisière de cet eden tant désiré, j'hésite, comme tous les autres. Je me retourne sur le paysage sauvage dont la lumière nous révèle enfin l'éclatante beauté. Je hume le vent de l'est, il s'est chargé d'une senteur inhabituelle, comme une fraîcheur qui me caresse les flancs. Je me penche vers ma compagne retrouvée. Les yeux dans le vague, le vieillard emplit brusquement ses poumons d'air, dévoile ses dents dans un sourire alarmant. Nos regards se croisent, s'affrontent un instant. Mon coeur se gonfle dans ma poitrine. Le vieil homme hoche la tête. Il franchit la frontière qui séparait notre monde obscur de la cité des hommes, là où ils avaient enfermé le soleil, où ils le gardaient pour eux seuls, là où nous espérions de pénétrer depuis tant de générations. Je glapis un adieu. Sans un regard en arrière, je bondis vers la forêt émeraude. Ma compagne me suit. Les autres peut-être. Le monde est à nous.

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22:01 Écrit par Bibliophage dans Ecriture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nouvelle, brigitte morys |  Facebook |

15/10/2008

Une mauvaise voie

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Rodi roulait depuis quelques kilomètres sur le périphérique, quand il s’aperçut que le voyant lumineux du réservoir était passé au rouge. En arrivant à la capitale, il s’était promis de faire le plein avant de rentrer. L’entretien d’embauche terminé, il avait voulu téléphoner à sa mère. La batterie de son mobile était déchargée, cela l’avait énervé et il était reparti sans plus penser au carburant.

Pestant contre son étourderie, il prit la première sortie dans l’espoir de trouver rapidement une station-service. La bretelle débouchait au milieu de champs écrasés sous un ciel de plomb où menaçait l’orage. Seule une zone d’asphaltage isolée par des barrières nadar colorait le panorama de jaune chantier et de rouge clignotant.

Il stoppa son véhicule, regarda autour de lui, cherchant un panneau, une indication lui permettant de s’orienter. Rien. Il tourna à droite, comme ça, il fallait bien aller quelque part. Avec une inquiétude croissante, il roula plusieurs minutes sur le macadam dont les échancrures faisaient grincer les essieux de sa voiture. La route cahoteuse qu’il avait prise se mua soudain en allée aisément carrossable, bordée de grands arbres au feuillage somptueux ; d’énormes jardinières en béton bien garnies rythmaient le parcours de brèves explosions de couleur. Il était passé sans coup férir d’un no man’s land à la banlieue riche qu’on pouvait imaginer dans ces parages. C’était comme ça par ici, l’abondance de quelques-uns mettait en relief la pauvreté des autres. Si seulement il avait eu les moyens de s’offrir un GPS !

La voiture fit encore quelques dizaines de mètres avant de hoqueter et de s’arrêter dans un dernier soubresaut. Rodi tambourina son volant avec irritation. Que faire, sinon continuer à pied : il trouverait bien une habitation où se renseigner ou bien obtenir un peu d’essence. Il sortit de sa voiture, frissonna sous la bourrasque glaciale qui l’accueillit. Il se rendit compte alors qu’il avait oublié sa parka chez son nouvel employeur. Décidément, ce n’était pas son jour. Il se morigéna aussitôt. Aujourd’hui, il avait obtenu un emploi bien payé, et près de chez lui, en plus. C’était là quelque chose que sa mère trouvait incompréhensible : que Rodi doive faire tout ce trajet jusqu’à la capitale pour cet entretien, dernier obstacle à franchir pour un boulot que, de toute façon, il effectuerait à cinq minutes de chez lui.

« C’est une multinationale, Mama », avait-il répété patiemment. Pour un poste d’ingénieur malteur, c’est le siège social qui se charge du recrutement, c’est tout. Mais je travaillerai à la brasserie ici, rassure-toi. Je n’ai aucune envie de m’éloigner de tes bons petits plats. »

Cela l’avait fait rire, même si elle n’était pas vraiment rassurée. Elle s’inquiétait beaucoup de le voir se rendre dans cette grande ville tentaculaire, où ne vivaient que des étrangers.

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Il n’avait pas aimé cette ville, s’était senti mal à l’aise à la vue des enseignes au nom étrange, à la graphie bizarre, parfois carrément illisible. Et tous ces gens qui arpentaient les trottoirs, si différents de ceux qu’il connaissait, si exotiques, presque menaçants. Là où il vivait, il y avait peu d’étrangers, et ils savaient rester à leur place ; ceux qui ne voulaient pas obéir aux règles finissaient par s’en aller, et c’était bien ainsi. Dans la capitale, ils avaient semblé incomparablement plus présents. Rodi était content de quitter cette ville trop grande, trop cosmopolite, trop singulière où il ne pourrait jamais se sentir chez lui.

N’empêche, maintenant, le froid perçait l’étoffe légère de son seul costume, celui qu’il s’était résigné à enfiler au matin malgré le temps frisquet en se disant qu’il avait sa parka et que, de toute façon, il faisait un simple aller-retour en voiture entre deux portes, éloignées il est vrai de plusieurs dizaines de kilomètres. Comment aurait-il pu prévoir ?

Il releva le col de son veston et commença à marcher dans le soir tombant. A deux reprises, une voiture le dépassa. Il fit signe, mais les conducteurs regardaient obstinément devant eux comme pour mieux ne pas le voir. « Salaud ! » leur cria-t-il les deux fois. Il se mit à avancer d’un pas vif pour se réchauffer et arriva bientôt à proximité de l’entrée d’une propriété, retranchée derrière une barrière imposante. Au-delà des barreaux, il distingua à la lueur pâlissante du soleil une silhouette penchée sur une plantation. Il appela, la silhouette se redressa, révélant une vieille dame qui le dévisagea d’un œil inquisiteur.

« Ma voiture est en panne, expliqua-t-il. Je voudrais téléphoner. Je paierai les frais, hein ! »

Elle fit la grimace, jeta quelques syllabes rapides dans sa direction, auxquelles il ne comprit rien. Il se répéta. Elle recommença son staccato.

« Ecoutez, insista-t-il, j’ai juste besoin d’un téléphone ! » Il mit la main contre son oreille, doigts recourbés sauf le pouce et l’auriculaire. La vieille dame rétorqua nerveusement une phrase inintelligible. « Téléphoner, je vous dis ! Té-lé-pho-ner ! » s’énerva-t-il à son tour.

Une voix provenant de la grande demeure l’interrompit. Un homme rejoignit la vieille dame, avec qui il échangea quelques répliques rapides sans paraître se soucier de lui.

« Ecoutez-moi ! s’exclama Rodi en empoignant les barreaux. Je suis tombé en panne, poursuivit-il vaillamment. Tout ce dont j’ai… »

L’homme l’interrompit d’une monosyllabe. La vieille dame serrait son châle contre sa poitrine. Elle tremblait, sans doute de froid. Elle avait l’air fragile, pas comme la grand-mère de Rodi qui, encore cette année, avait pris part à la cueillette pour le fructiculteur habituel. L’homme lui entoura les épaules de son bras et fit mine de l’entraîner vers la maison.

« Attendez ! » cria Rodi. Laissez-moi au moins… »

Déjà, l’homme poussait la vieille dame à l’intérieur. Au moment d’entrer à son tour, il fit une pause, regarda vers Rodi et dit lentement, en détachant les syllabes : « Fous le camp, connard ! » La porte de la maison se referma. Rodi était à nouveau seul.

Il secoua la barrière avec rage. Mais qu’est-ce qu’ils croyaient, ces gens-là ? Le traiter ainsi ! Les salauds ! La belle demeure l’ignora avec une superbe indifférence.

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Vaincu, il lâcha la grille et reprit son chemin, les bras serrés autour de son torse pour retenir sa chaleur. Soudain, un bruit de moteur monta de la route derrière lui. Un bus le dépassa, dont les lumières familières firent jaillir une douleur dans sa poitrine à la seule idée de les voir s’évanouir. Il se mit à courir, les bras levés, la bouche ouverte dans un cri. Le bus disparut derrière un tournant, le renvoyant à l’obscurité. Il s’arrêta, essoufflé, tourna à son tour. A quelques dizaines de mètres, tel un îlot accueillant, scintillaient doucement les néons d’un abribus. Il courut rapidement la distance qui l’en séparait, plein d’espoir. L’horaire affiché le fit déchanter. Plus d’une heure à attendre ! Tant pis ! Ce bus, c’était le moyen de quitter ce patelin pourri, de retrouver des lieux civilisés, une première étape avant de rentrer chez lui. Il se mit à arpenter le trottoir, battant la semelle pour lutter contre le froid qui le faisait trembler.

Un cycliste passa à la lueur d’un phare tremblotant. Rodi le héla, l’autre accéléra d’un coup de pédale et s’enfuit sous les injures que Rodi lui servit copieusement.

Comme il aspirait à être chez lui, loin de ce quartier inhospitalier où ne vivaient que des rupins méprisants ! Chez lui, au soir, il y avait de la lumière, des gens dans les rues, des maisons accueillantes. On n’était pas riche, mais on savait bien vivre. Passé la frontière, les gens étaient très différents, lui avait maintes fois expliqué son ami Greg, qui militait pour un groupuscule auquel Rodi ne s’était guère intéressé. Jusqu’à présent. Tout d’un coup, l’idée de venir manifester dans un quartier comme celui-ci pour le respect du droit le tenta violemment.

Le temps passa. Un homme d’une trentaine d’années et une jeune femme arrivèrent à pas lents, devisant dans une langue aux consonances liquides. Ils marmonnèrent en voyant Rodi, puis s’assirent sur le banc à côté duquel la femme posa son grand cabas. Ils étaient petits tous les deux. Et bruns : les cheveux bruns, le teint basané, les vêtements bruns. Rodi se sentait mal à l’aise en leur présence. Encore des gens dont il ne comprenait pas le moindre mot.

Un autre homme les rejoignit bientôt, un costaud, de haute taille. Il rappela à Rodi le héros d’un film vu il y a longtemps. Tarass Boulba, c’était ça. Le nouvel arrivant s’adressa aux deux autres avec des tonalités ronflantes, sa moustache fournie dévoilant pendant qu’il parlait des incisives pointues qui lui conféraient une allure vulpine plutôt inquiétante.

Rodi avait conscience des regards que les trois inconnus fixaient sur lui tout en continuant leur conciliabule inintelligible. Soudain, la jeune femme se leva, vint droit sur lui et, le regardant sous le nez, lâcha une salve de sons disparates. Il se détourna en grommelant. « Laissez-moi tranquille ! », mais le froid qui lui serrait les mâchoires réduisit son bref discours à un grondement inarticulé.

La jeune femme insista, allant même jusqu’à lui tirer la manche de son veston. Il s’écarta, agacé. Pourquoi ne lui foutait-elle pas la paix ? Se tournant vers ses deux compagnons, la jeune femme les apostropha en désignant Rodi qui commença à s’alarmer. Tout en regardant sa montre, il claqua des talons sur le trottoir pour réveiller ses jambes engourdies. Mieux valait s’éloigner en peu en attendant le bus.

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La femme poussa une exclamation en levant les bras en l’air, alla prendre son sac à côté du banc, revint, en sortit un objet noir allongé qu’elle brandit comme pour le frapper. Choqué, il la repoussa d’une bourrade. A son glapissement, les deux hommes se dressèrent d’un bond. Le moustachu se rua sur Rodi qui l’accueillit d’un coup de poing au menton, le faisant tituber. L’autre s’avança à son tour, Rodi déguerpit sans demander son reste, terrifié à l’idée de se retrouver entre les mains des deux types qui le poursuivaient maintenant en l’injuriant. Paniqué, il chercha un endroit où se cacher, repéra un renfoncement dans un taillis où il se dissimula le cœur battant. Des bruits de course, des voix furieuses. Les hommes passèrent à côté de lui, ralentirent, revinrent sur leurs pas. Rodi se tassa encore plus dans la pénombre protectrice.

Soudain, une voiture arriva à toute vitesse, s’arrêta dans un hurlement de freins. Des portes claquèrent. Des pas s’approchèrent. Deux personnes apparemment

« Que se passe-t-il ? demanda une voix de baryton.

 — Ah, M’sieur l’agent ! ié souis content’ de wous woir ! », croassa un des poursuivants.

De comprendre ces quelques mots, Rodi éprouva un intense soulagement. Quelqu’un, à qui parler, qui le traiterait comme un être humain, qui le sortirait de ce guêpier. Il risqua un œil, se rejeta aussitôt dans l’ombre. Le nouveau venu était aussi noir que la nuit ! Rodi était bel et bien coincé dans cette région hostile, exactement comme sa mère l’avait craint. Hagard, transi de peur et de froid, il prêta à peine attention aux propos qui s’échangeaient de l’autre côté de la haie.

« On nous a signalé un rôdeur, disait le baryton. Un type jeune, mal habillé, qui insulte les passants. Ça vous dit quelque chose ? »

« C’est type là ! » intervint une voix râpeuse où grondait le vent des steppes. « Il crevait froid. Alors, Diogena, c’est gouvernante Monsieur Kelsboro, elle pitié. D’abord, elle dit prendre taxi. Puis, elle veut prêter châle dans sac. Elle à peine sortir parapluie pliable au-dessus châle, le type il bouscule fort ! Alors, moi, …

— Et vous êtes… ?

— Sergueï Frounze, je jardinier Mademoiselle Rosalinde. Et lui, Paulo Camoens, homme à tout faire Monsieur Kelsboro. Diogena, c’est femme à lui. Donc, je précipite et cet izuversko, ce sauvage, cogne figure. Oï !

— Et pouis il s’enfoui ! ajouta l’autre. Sûr c’é oun, comment wous dire ? Oun singulé, woui ! »

— Je vois, fit le policier avec un soupir. Je vais vous demander de retourner à l’abribus. Un agent va arriver pour prendre votre déposition. » Les deux hommes marmonnèrent leur assentiment avant de s’éloigner.

Rodi avait froid partout, il se sentait fiévreux, un peu hors du monde. Comment un représentant de la loi pouvait-il être… Le monde était devenu fou. Et lui était vraiment en terre étrangère.

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« Que fait-on maintenant ? » demanda une voix féminine avec un drôle de petit accent.

— J’ai ma petite idée. » Une radio crachota soudain. « Central ? Ici, Prosper Hontou. Envoyez une voiture à la sortie du périphérique, qu’ils prennent la rue du Bur en direction du Discount. Ils trouveront probablement une voiture abandonnée le long de la voie publique. J’ai besoin d’une identification. Over. Tiens, continua l’homme, prends cette lampe-torche, on va essayer de le débusquer. » En entendant cela, Rodi se recroquevilla dans son abri précaire. « Ça fait le cinquième incident de ce genre en deux semaines !, disait le policier. Il y a quinze jours, un conducteur paumé s’arrête au bord de la route pour lire un plan. Un vieux du coin stoppe son vélo près de la voiture, côté conducteur, et toque au carreau pour proposer son aide. Le gars saute en l’air de surprise. Affolé, il démarre et renverse le vieux.

— Mince ! Un peu extrême comme réaction, non ! s’exclama la femme. Même pour ces gens-là, ajouta-t-elle en rigolant.

— Ça n’a rien de drôle, crois-moi ! L’autre jour, poursuivit-il en agitant sa lampe, dont le faisceau lumineux effleura la planque de Rodi, des membres d’un mouvement de jeunesse, qui passaient la nuit ici, partent faire un jogging matinal. Les deux plus rapides laissent les autres loin derrière eux. Une voiture s’arrête à côté du tandem, le passager en descend, dit quelque chose que ces deux là, des gamins de la capitale, ne comprennent pas. Le type insiste, les joggeurs se mettent à rigoler, le gars s’énerve. A ce moment-là, le reste de la bande apparaît au tournant et déboule vers eux. En voyant les deux premiers, les autres accélèrent. Le passager repousse violemment les gamins près de lui, saute dans la voiture qui démarre en trombe. Résultat, un poignet foulé et des mômes traumatisés. »

— Mais qu’est-ce qui leur prend, à ces gens ? fit la femme.

— Ils prennent notre zone pour un territoire hostile dont les habitants n’auront rien de plus pressé que d’insulter ou d’attaquer ceux qui s’y perdent. Ajoute à cela la barrière de la langue, et tu vois le tableau ! Bon, soupira encore le policier. Maintenant, il ne nous reste plus qu’à convaincre ce gaillard-ci que personne ne lui veut du mal. En plus, il a fallu qu’il tombe sur ces trois-là ! La totale, quoi !

— Pourtant, le témoin, tout à l’heure, il parlait bien le…

— Chut, tu as entendu ? » Le couple s’immobilisa dans un silence menaçant. « Non, rien ! reprit l’homme. Sûrement un rongeur. Tu as entendu le récit de Frounze, le type ne leur a pas dit un mot. Eux, ils se sont naturellement adressés à lui dans la langue qu'ils ont l'habitude d'utiliser ici. » Les pas s’étaient dangereusement rapprochés de la cachette de Rodi, qui se ratatinait maintenant d’humiliation autant que de peur. « Tout ça, soupira l’homme, c’est la faute de ce maudit chantier. Ils ont remplacé les panneaux de signalisation par des panneaux temporaires que les jeunes du coin s’obstinent à piquer à la première occasion. Les gens se perdent, s’énervent, veulent s’éloigner au plus vite… »

La radio s’éveilla brusquement. « Central à Hontou. Le véhicule était à l’endroit indiqué. Le propriétaire est un certain… » Et Rodi entendit la voix désincarnée énoncer son nom et son domicile. Il était perdu ! 

« Dis donc, fit la fliquette. Tu ne viens pas de ce coin-là, toi ? »

— Oh, moi je suis originaire de Hasselt. Mon père était venu étudier en Europe, à l’Institut de Médecine tropicale, il a rencontré ma mère et ils ont repris la maison de mes grands-parents. Non, on dirait plutôt que ce Rodrigo Vandesande vient de Riemst, un quartier de Tongres

— Tongres ? Ce n’est pas de ce côté-là que se trouvent ces patelins qui ont causé toutes ces emmerdes, dans le temps, parce que les gens n’étaient pas d’accord sur l’endroit où on avait décidé de faire passer la frontière ? » Des chaussures piétinèrent l’herbe folle tout près de Rodi, dont le cœur battait à se rompre. « Note, remarqua la femme, moi je viens de Flobecq. » Elle rit à nouveau.

Juste à ce moment-là, le faisceau de la lampe éclaira le visage de Rodi.

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Les images sont des fractales, tirées entre autres du magazine "International Bifurcation and Chaos".

D'autres sites pour découvrir les fractales : ici, ici et .

15:27 Écrit par Bibliophage dans Ecriture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : brigitte morys |  Facebook |