10/09/2009

Ovide, l'immoraliste

Parue dans le Bulletin officiel n°15 du 9 avril 2009 du Ministère français de l’Education nationale, cette annonce :

 

« Pour les années scolaires 2009-2010 et 2010-2011, la liste des œuvres obligatoires inscrites au programme de langues et cultures de l'Antiquité de la classe terminale des séries générales et technologiques est la suivante :

Latin : Oeuvre : « L'Art d'aimer » d'Ovide.

Grec ancien : Oeuvre : « Oedipe roi » de Sophocle. »

 

Ovide résume l’intention de son œuvre en ces termes :

 

« Nos uenerem tutam concessaque furta canemus,
Inque meo nullum carmine crimen erit.
Principio, quod amare uelis, reperire labora,
Qui noua nunc primum miles in arma uenis.
Proximus huic labor est placitam exorare puellam:
Tertius, ut longo tempore duret amor. »

 

Traduction Itinera Electronica Ovide

« Je chante des plaisirs sans danger et des larcins permis:

mes vers seront exempts de toute coupable intention.

Soldat novice qui veux t'enrôler sous les drapeaux de Vénus,

occupe-toi d'abord de chercher celle que tu dois aimer;

ton second soin est de fléchir la femme qui t'a plu;

et le troisième, de faire en sorte que cet amour soit durable. »

 

L’Art d’aimer donne aux hommes et aux femmes des conseils sur la façon d’aimer et de se faire aimer. Il célèbre le jeu de la séduction, mais aussi tous les efforts consentis par les amants – l’homme et la femme - pour rendre leur relation durable et heureuse (cf. Ovide, L’art d’aimer, Wikipedia). C’est un texte enlevé, spirituel, plein d’ironie et assez moderne dans son approche de la relation amoureuse.

Un choix finalement assez opportun, semble-t-il, pour amener les jeunes gens à apprécier une langue finalement pas si morte que ça.

Et quand on le compare au choix pour le grec ancien. « Œdipe Roi ». Misère ! Le héros qui a tué son père, épousé sa mère, et fait de Freud le conquérant du Moi, du Ça et tutti quanti !

Pourtant, ce n’est pas le choix de ce dernier texte qui chagrine Régis de Cacqueray, abbé de son état, membre de la Fraternité Saint Pie X (vous savez, ces intégristes réintégrés dans son giron confessionnel par le leader catholique).

Non, c’est « L’art d’aimer » contre lequel de Cacqueray proteste avec vigueur, en invitant « tous les Catholiques et tous les hommes à qui il reste un sens moral à protester contre ce programme totalitaire qui constitue une véritable incitation publique à l'immoralité et à la débauche. ».

Pour ceux que cela n’effraie pas, ils peuvent aller lire le texte complet de cette intervention sur le site de la Fraternité. Sinon, il est accessible entre autres chez le Petit Champignacien illustré, tout de même plus fréquentable (et plus cultivé, surtout).

 

Certains en rient, d’autres en pleurent. Le plus grave, ce sont ceux qui prennent ce genre d’élucubrations au sérieux. On va bientôt rétablir l’index, si ça continue. Et se livrer à quelques petits autodafés pour se faire la main…

Parce que ça ne s’arrête pas là. « L’Art d’aimer » se fait traiter d’œuvre « subversive » sur des sites d’extrême-droite et le choix de l’Education nationale assimilé à une manœuvre anti-chrétienne visant à diluer encore davantage la morale de nos jeunes (qui, en Terminale, sont quand même majeurs pour la plupart). Mais quand on voit les pages dans lesquelles  ces attaques sont lancées, il y a de quoi avoir peur. Allez jeter un coup d’œil sur e-deo, sur Christ Roi ou sur Présent, c’est terriblement édifiant. Vouloir exclure des œuvres au nom de la morale chrétienne, voilà qui vous a des relents totalitaires, non ?

 

Alors que j’achève d’écrire ce billet, le site de la Fraternité met en ligne une « Grande pétition nationale contre l’œuvre imposée au baccalauréat » Arguments : l’art d’aimer ferait la promotion du viol, de l’inceste et de la tromperie (et pas Œdipe Roi ? Non, c’est vrai, Œdipe, lui, il est puni).

Des citations sorties de leur contexte, une rectitude étanche à l’ironie, sans compter un couplet contre la misogynie qui ne laisse pas d’étonner. Et si on laissait les professeurs faire leur boulot ? Vous savez, ceux qui sont chargés par l’Education nationale d’apprendre aux élèves le latin, nourrir leur esprit critique et les amener à penser par eux-mêmes ?

18:50 Écrit par Bibliophage dans Lecture dirigée | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : censure |  Facebook |